"Espaces tempérés, architectures de l'intime d'Armén Rotch" par Gilda R. Guégamian paru dans Urbain-trop-urbain.fr

Puis vient le geste. Un geste gratuit. Celui de garder, de prendre soin de cet objet — mais un sachet est-il même un objet ? n’est-il pas plutôt ce temps de la transition dans le passé dont parle Saint Augustin ? — pour en faire don à l’artiste qui va pouvoir lui léguer une autre vie. Le sachet de chaque buveur de thé se retrouve ainsi aux côtés du sachet d’un autre. Des souffles de vie se rencontrent qui ne se connaissaient pas. Des souffles en transition : ils formeront ce « quelque chose de vivant », un mur où chacun se retrouve et se perd.
Des architectures vivantes, des murs qui seraient édifiés dans le matériau subtil du temps vécu… Les espaces tempérés de l’artiste Armén Rotch tiennent de cette contingence, de cette couleur d’inachevé que ne peut dépasser aucune synthèse. « Le présent même, s’il était toujours présent, sans se perdre dans le passé, ne serait plus temps ; il serait éternité. » (1) Matières exposées au temps, structures multiformes, organismes vivants qui se multiplient, s’étendent puis se détériorent et parfois changent de nature en dégageant leur essence… Matériau devenu cet espace du temps où l’infusion a pénétré le corps du buveur de thé, et où le souffle de ce dernier a imprégné le sachet. Ce temps là, lui appartient. Chaque temps est singulier. Chaque sachet aussi. Selon la durée de la macération dans le liquide et le mode de séchage, il acquiert une couleur singulière, qui est à lui seul.

Un espace bâti à la frontière de la déconstruction

Ailleurs les murs séparent et cloisonnent ; mais ici n’est pas ailleurs… Un espace sensible à la vérité des êtres et des choses est né, profondément anthropologique, issu d’une dilatation et empreint des états de conscience oublieux, noyés dans le breuvage. Ce n’est pas du monde autour de soi, mais du monde en soi, de l’architecture intime de nos rapports aux autres dont il est à présent question…

Les « murs vivants » de nos souffles multiples ne sont pas constitués d’unités, mais de dimensions aux directions imprévisibles et mouvantes. Un mur dont la structure unique est le haut, le bas, la cardinalité des vents et le souffle du milieu. Le milieu, zhòng en chinois… Ce « milieu », centre où tout commence, développe ses propres résurgences rhizomiques, ses lignes de fuite. Ainsi, les sachets assemblés sont des volumes construits qui respirent sous la lumière du temps qui leur offre sa patine ; mais leur équilibre même est aux marges de la déconstruction.
Une architecture existe pour un temps et un espace donnés. Toute architecture est éphémère. Les murs vivants d’Armén Rotch le sont plus encore. Ils ne sont pas là pour résister, pour protéger ou pour défendre. Leur fragilité est leur humanité. Ils sont le fruit d’un don et ils se donnent à voir, à parcourir, à sentir, ou à méditer, le temps qu’il faut…

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À partir de l’exposition en cours à Toulouse, jusqu’au 26 février, dans la galerie de l’Espace Écureuil, Fondation pour l’art contemporain.
(1) Saint Augustin, Confessions, Livre XI, XIV, 17 : « Praesens autem si semper esset praesens nec in praeteritum transiret, non iam esset tempus, sed aeternitas »